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BIPEDIA 7.3
HOMMAGE A JEAN PIVETEAU
PAR RENÉ LAURENCEAU

Première publication : septembre 1991, mise en ligne : vendredi 27 juin 2003


 Mon beau-père le professeur Jean Piveteau, paléontologue, Membre de l’Institut, s’est éteint le 7 mars 1991. La veille, je prenais le petit déjeuner avec lui, mais il avait à peine touché son café et son croissant qu’il me demandait de l’aider à se recoucher. J’ai fait avec lui les derniers pas qu’il devait faire sur la terre. Je me souviendrai toujours des conversations que j’ai eues avec lui depuis 1956, année où je devins son gendre et où il reçut son épée. Je lui parlais de la pensée scientifique du Musée Darwin de Moscou, que je connaissais un peu, parce que j’étais professeur de russe. Aujourd’hui le Musée de Paléontologie de Moscou l’emporte sur le Musée Darwin. La Russie s’occidentalise. Mais à l’époque le Musée Darwin vivait les belles heures de ce que nous pourrions appeler la pensée brejnévienne, scientifiquement baroque : le Musée Darwin était proche du Parti Communiste. L’homme nocturne que les darwiniens étaient allés chercher chez Linné me fascinait. J’avais trouvé à la Bibliothèque du Jardin des Plantes le fac-similé britannique de la 10ème édition du Système de la Nature. J’apportai à mon beau-père une photocopie de la page concernant l’homme troglodyte. Mon beau-père me répondit que l’affaire n’était pas pressée. Je lui répondis que la page de Linné me paraissait incontournable. Mon beau-père me répondit qu’il m’enverrait la réponse à mon problème. Je devais rentrer à Saint-Etienne, mais quelques jours après mon retour à Saint-Etienne je reçus effectivement de mon beau-père la photocopie de la page correspondante, tirée cette fois de la 13ème édition, l’édition corrigée, rédigée dix ans après la mort de Linné. L’homme nocturne avait disparu. C’était mieux ainsi, me disait mon beau-père, qui pensait que nous n’étions pas prêts pour aborder la question de l’homme nocturne. Nous avions tant de choses à consolider dans notre science relativement récente : mieux connaître les australopithèques, l’Homo habilis, l’Homo erectus, mais aussi les néandertaliens dans leur aspect fossile. Nous étions bien d’accord, mon beau-père et moi, pour dire que l’homme nocturne, s’il était quelque chose, ne pouvait être que le paléanthrope aux grandes orbites rondes et profondes. Mais il ne fallait surtout pas tirer sur la plante pour la faire pousser. Quelques temps plus tard, je montrai à mon beau-père une empreinte que j’avais reçue du Pamir : l’empreinte d’un énorme pied. Cela fit sourire mon beau-père : "vous allez devenir un chasseur d’hommes des neiges maintenant". J’étais un peu furieux de voir que les pas d’un gigantopithèque éventuel me cacheraient les pas du paléanthrope disparu depuis le XVIII ° siècle. Mon beau-père me taquinait : "vous finirez par trouver le charnier des crétins des Alpes qui vous ferait tant plaisir". Il ajoutait malicieusement : "mais je ne serai plus là". Mon beau-père n’est plus là. Je ne crois pas que j’aurai le courage d’aller remuer la terre des Alpes, pas plus qu’une autre terre. Nos conversations sous les catalpas du jardin des Forges resteront ce qu’elles étaient : des conversations de vacances entre gens contents d’avoir un sujet commun de conversation pour profiter plus longuement des lieux de fraîcheur à l’heure de la sieste, après le café.

 

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