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BIPEDIA 9.1
Verité en-deça des Pyrénées...
(À PROPOS DES NÉANDERTHALIENS RELIQUES HISPANO-PYRÉNÉENS)

Première publication : septembre 1992, mise en ligne : vendredi 27 juin 2003, Michel Raynal


 Je dois remercier ( et féliciter ) Benoît Grison pour son commentaire d’une impressionnante érudition, à propos de mes deux articles sur la survivance récente des Néanderthaliens dans les Pyrénées ( RAYNAL 1989, 1990 ) : il y apporte nombre de remarques et de précisions que j’attendais de lui depuis longtemps ( GRISON 1992 ).
 Toutefois, et sans vouloir lancer une polémique aussi stérile que les amours ursines des carnavals catalans, il me semble que Grison écarte un peu rapidement les "témoignages historiques" que je citais :

  • Il écrit en effet : "Le sauvage de la forêt d’Iraty ( 1774 ) ne peut être considéré comme un hominidé relique plausible par le seul fait de son aptitude à la course et d’une pilosité mythique souvent prêtée aux enfants ensauvagés".
 Je rappelle qu’il était question d’un être "alerte comme les hisars" qui "habitoit les rochers de cette forêt", et qui semait les chiens lâchés à ses trousses dans cet habitat, ce qui est tout de même plus significatif qu’une simple "aptitude à la course", et se rapporte très nettement à un pied spécialement adapté à la montagne.
 Quant à la pilosité du sauvage d’Iraty, décrit comme "velu comme un ours", elle n’est sûrement pas mythique, l’être en question ayant été observé de très près.
 Je ne vois d’ailleurs pas ce qui permet à Grison d’affirmer qu’une "pilosité mythique [ est ] souvent prêtée aux enfants ensauvagés". Dans leur étude classique sur les enfants sauvages, SINGH & ZINGG ( 1980 ) ne citent que 7 cas de pilosité sur la quarantaine qu’ils analysent : le cas mythique de la pilosité des enfants sauvages d’Hasunpoor en 1843 et de Shahjehanpur en 1858 est certain ( et encore, il était précisé qu’ils avaient des poils "courts" ).
 Il n’en va pas de même des 4 ou 5 autres cas, à savoir le sauvage de Kronstadt ( Brasov ), capturé dans les forêts de l’actuelle Roumanie vers 1780 ( Wagner 1794 ), manifestement Néanderthalien ( HEUVELMANS & PORCHNEV 1974 : 134-136 ) ; celui de Trébizonde en 1814 ( Turquie ), capturé - suivez mon regard... - non loin du Caucase, ainsi que la femme sauvage de Smyrne ( KINNEIR 1818 ) ; et justement le sauvage d’Iraty de 1774 !

 Enfin le squelette d’enfant sauvage et velu examiné en 1812 par le baron Larrey, chirurgien des armées de Napoléon, dans un cabinet médical de Vilnius ( actuelle Lithuanie ) [ LARREY 1817 ], présente nombre de caractères anatomiques qui évoquent irrésistiblement l’Homme de Néanderthal : entre autres le front "presque nul", l’occiput proéminent ( le fameux chignon occipital des Néanderthaliens ! ), la grandeur relative des membres supérieurs et la briéveté relative des membres inférieurs ; et même "les calcanéums très-prolongés en arrière", ayant pour effet d’augmenter l’effet de levier, et de diminuer l’effort nécessaire pour faire un pas : un talon allongé se retrouve d’ailleurs aussi bien sur les traces de pas de l’almasty du Caucase ( KOFFMANN 1991 ) que sur celles du sasquatch du Nord-Ouest américain ( KRANTZ 1972 ) ; cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agisse d’une seule et même espèce - tout au plus un phénomène de convergence, dû aux mêmes contraintes biomécaniques, auxquelles sont soumises ces deux primates bipèdes de poids élevé.
 Notons qu’une pilosité, mythique ou réelle, n’a jamais été signalée chez les enfants ensauvagés ( stricto sensu ) pyrénéens : tant la "sauvagesse" de la forêt d’Issaux en 1730 ( LEROY 1776 : 8 ; Anonyme 1973 ), que celle de la forêt de Montcalm en Ariège en 1809 ( BERGES 1839 ) avaient la peau noire ( de bronzage et de crasse, selon toute vraisemblance, mais nullement velue. Quant aux "pueri pyrenaici" ( enfants pyrénéens ) cités par Linné ( LINNAEUS 1758 ), Jean-Jacques ROUSSEAU ( 1755 ) les sanctionne très brièvement dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les Hommes :
 "Et l’on trouva en 1719 deux autres Sauvages dans les Pyrénées, qui couroient par les montagnes à la manière de quadrupèdes".
 On pourrait songer à un véritable couple d’Hommes Sauvages et Velus, dont la monogamie a été remarquée de tout temps, notamment par les peuples islamisés de l’Iran et du Turkménistan ( ex-URSS ), au point qu’on les nommait dèves ( mot issu d’une racine signifiant "deux", que l’on retrouve dans nombre de langues indo-européennes : russe dva, anglais two, allemand zwei, latin duo, etc, et même dans le perse do ). Mais on connaît en fait des cas de deux enfants ensauvagés, sans doute frères ou soeurs abandonnés par leurs parents ( Amala et Kamala étant les plus célèbres ).
 Hélas, rien n’est dit de l’anatomie, et notamment de la pilosité, de ces deux "enfants pyrénéens", mais le fait qu’ils "couroient par les montagnes à la manière de quadrupèdes" est en faveur d’un quadrupédisme typique des enfants ensauvagés ayant oublié la marche bipède.

 Si deux éléments ( la pilosité agressive et le pied de montagnard du sauvage d’Iraty ) ne sont pas assez probants ( et je veux bien en convenir ), je puis en ajouter d’autres, que je n’avais pas cités dans mon article : et tout d’abord , le "rire" qu’on lui prêtait. Rabelais affirmait que le rire est le propre de l’Homme, bien qu’on puisse comparer certaines mimiques du chimpanzé au rire humain. A contrario, les enfants ensauvagés n’apprennent à rire qu’après leur retour à la civilisation ( BARLOY 1969, SINGH & ZINGG 1980 ), BARLOY & CHARTRAIN 1982 ). Ce qui est sûr en tout cas, c’est que le "rire" des Hommes Sauvages et Velus a été mentionné de tout temps, aussi bien en Asie ( voir entre autres WERNER 1922 ) qu’en Europe, comme l’atteste Richard de Fournival qui écrivait dans son Bestiaire d’Amour ( écrit vers 1250 ) :

" Ne rit li salvages hom
Quand il pluet ?
"

[ L’homme sauvage ne rit-il pas quand il pleut ? ]

 En Italie, on interprète naïvement ce comportement par un goût pervers du paradoxe, que l’on prête à l’homme sauvage : il rit quand il pleut, parce qu’il fera beau ; et il est triste quand il fait beau, parce qu’il pleuvra ( LAPUCCI 1988 ).
 Il y a en fait des témoignages circonstanciés sur un tel "rire" chez les Hommes Sauvages de l’ex-URSS ( voir notamment BAYANOV 1984 ). Rappelons que l’on attribue au Basa-Jaun, l’Homme Sauvage et Velu du Pays Basque, un cri ressemblant à l’irintzina, le cri traditionnel basque, qui se termine en effet par une sorte de hennissement, ou d’éclat de rire féminin. Chose intéressante, le Basa-Jaun pousse ce cri par temps brumeux, c’est-à- dire "quand il pluet" ou presque. La conclusion qui semble donc s’imposer est que les Hommes Sauvages utilisent par temps pluvieux ( lorsque la vue, et sans doute l’odorat, sont inopérants ) un cri perçant, ressemblant à un rire, pour s’appeler.
 Il faut également noter à propos du sauvage d’Iraty, que "son grand plaisir étoit de faire courir les brebis, & de les disperser" : voilà qui évoque irrésistiblement le mythe du Maître des Animaux, associé de tout temps à l’Homme Sauvage depuis Enkidou, le colosse velu de l’épopée de Gilgamesh dans la mythologie babylonienne. Cela rapproche une fois de plus le sauvage d’Iraty du Basa-Jaun de la légende basque : la traduction littérale de Basa- Jaun est en effet "Seigneur sauvage", qui relève à l’évidence du mythe du Maître des Animaux, comme le suggère très judicieusement Grison lui-même.
 On peut même se demander si le fait que le sauvage d’Iraty "tenoit des deux mains" la porte de la cabane des ouvriers qui l’observaient, n’est pas à mettre au compte d’une faible opposabilité de pouce, comme chez les Néanderthaliens les plus spécialisés, tels ceux de Kiik-Koba, en Crimée - particularité que l’on retrouve aussi chez les divers Hommes Sauvages et Velus, tels le ksy-gyik de Dzoungarie ou l’almasty du Caucase ( HEUVELMANS & PORCHNEV 1974, KOFFMANN 1991 ).
 J’ajoute que j’ai eu l’occasion de visiter la forêt d’Iraty en 1990 : c’est la plus grande forêt de feuillus d’Europe, et aujourd’hui encore, elle est restée impressionnante par son caractère très sauvage, si ce mot a encore un sens.

 Donc, je persiste et signe : au dix-huitième siècle, des Néanderthaliens survivaient encore en Europe, précisément en Transylvanie et en Lithuanie ( voir plus haut ), et dans les Pyrénées...
 Le seul élément qui détonne, en fait, est que le sauvage d’Iraty "ne connaissoit ni le pain, ni le lait, ni les fromages", alors que le penchant de l’Homme Sauvage pour le lait a été signalé dans maints témoignages sur l’almasty du Caucase ( KOFFMANN 1992 ), comme dans la tradition Pyrénéenne : ainsi, la prétendue "osa" ( ourse ) de Andara - une femme sauvage et velue des montagnes de Cantabrie au siècle dernier - comme le "satyre" exhibé à Barcelone en 1760, étaient friands de lait ( RAYNAL 1989, 1990 ) ; selon la légende, Jean-de-l’Ours, à qui un berger voulait donner du lait de vache, "têta à même la bête et l’épuisa d’un coup" ( PRANEUF 1989 : 49 ) ; à Luz-Saint-Sauveur ( Hautes Pyrénées ) on rase "l’ours" du carnaval avec du lait de brebis ( PRANEUF 1989 : 61 ) ; le Basa-Jaun du Pays Basque est accusé de voler le lait et le fromage dans les cabanes de bergers ( RAYNAL 1989 ) ; enfin, des légendes racontent le même épisode d’hommes sauvages s’enfuyant affolés à la vue du lait en train de bouillir et de déborder : notamment, celles du "traouc de l’ome pelut" ( trou de l’homme poilu ) à Clermont-sur-Lauquet ( Aude ) ( GUILAINE 1978 ), de "l’ome salvage e la lait" ( l’homme sauvage et le lait ) à Rouffiac-d’Aude ( MAFFRE 1939 ), et des "Iretgges ( Sauvages )" de la forêt de Barthes en Ariège ( BONNEL 1927 ).

 Il n’est question, comme au Caucase, que d’un besoin alimentaire, et non du mythe que l’on trouve en Italie notamment, où l’homme sauvage, considéré comme le dépositaire d’une antique sagesse, a enseigné aux hommes l’usage de la présure, comme faire le beurre et le fromage, ainsi que la soudure de deux morceaux de fer en les portant au rouge, la greffe des plantes, comment faire des noeuds avec des rameaux de jonc ou des bougies avec de la cire d’abeille ( LAPUCCI 1988 ).
 J’ai suggéré dans mon premier article ( RAYNAL 1989 ) que l’Homme Sauvage recherchait dans le lait une source de vitamine D, que ses moeurs nocturnes et troglodytes lui empêchent de métaboliser, et j’ai établi une relation entre cette habitude et la pathologie néanderthalienne, où l’on note de nombreux cas de rachitisme, dû à une carence en cette vitamine ( SHACKLEY 1980 : 30 ; 1984 : 146 ; RAYNAL 1989 ). Quant au spectacle inhabituel d’un liquide en train de bouillir et de déborder d’un récipient, il effraye les animaux domestiques ( faites donc l’expérience avec un chat ). Il est donc normal qu’un Homme Sauvage s’affole aussi, à double titre même, puisqu’il voit ainsi gaspiller la précieuse vitamine...
 Or, dans le cas du sauvage d’Iraty, qui dispersait les moutons ( et donc les brebis ), peut-être se servait-il tout simplement à la source, "sur la bête" - c’est-à-dire en la trayant ! - comme cela a été noté au Caucase ( KOFFMANN 1992 ).

 + A propos de brebis, une légende située dans les grottes des gorges de la Fou ( non loin d’Arles-sur-Tech et de ses "simiots" ), raconte que "de l’antre béant une chose luisante, couverte de poils noirs, très longs, depuis la tête jusqu’aux pieds, apparut et s’élança sur la bête en criant : "hâ, hâ", puis l’entraîna jusqu’à la grotte". Cette bête à l’air doux, précise la légende, est recouverte de fourrure blanche et s’appelle "Bê" - on aura reconnu sans peine une brebis !
 "Ils s’endormirent l’un contre l’autre pour se préserver du froid de la nuit. Le lendemain, ô nature adorable et féconde, créatrice de toutes choses, il y avait trois "Bê" sur les feuilles sèches, dont deux nouveaux-nés. Pendant qu’ils têtaient, Hâ, dominant la vallée, remerciait l’Eternel en criant un "Hâ" retentissant". ( BO I MONTAIGUT 1979 ).  Voilà un comportement paradoxal pour un ours, auquel Bo i Montaigut croit devoir identifier "Hâ" : tout berger sait bien qu’un ours aurait plutôt étripé la brebis ! Si par contre il s’agit d’un Homme Sauvage, on peut avancer une explication logique : que cherchait-il en capturant une brebis pleine, et même parturiente, sinon à manger le placenta, un trait qui a été souvent signalé au Caucase ( KOFFMANN 1992 ), sans doute une source de sels minéraux. On comprendra qu’il y avait de quoi pousser un "hâ, hâ" de contentement
-  encore le "rire" de l’Homme Sauvage !

 + "Le cas de l’idiot de Bagnères de Luchon, qui n’a fait l’objet d’aucune étude de la part d’un pathologiste, n’est pas exploitable", poursuit Grison. Je regrette qu’une telle étude ne soit pas disponible, mais je ne vois pas pourquoi il faudrait rejeter le "cas" pour autant. Sinon, autant écarter folklore et représentations anciennes, en plus des témoignages !
 En tout cas, j’ai sur Grison l’avantage d’avoir connu un témoin de première main, à savoir Madame Ormière, de Narbonne, qui m’a confirmé les traits les plus caractéristiques de Clémenti. Je puis même prouver de manière irréfutable au moins la réalité de l’existence ( passée ! ) de Clémenti, étant en possession de son acte de décès, grâce aux recherches de Jean-Jacques Barloy ( DECKER 1990 ). Je continue donc de penser que Clémenti avait des gènes néanderthaliens, plutôt qu’une invraisemblable accumulation d’anomalies tératologiques.

 + J’émettais moi-même les plus grandes réserves sur le récit de Madame GOMEZ, témoignage de seconde ou de troisième main, à prendre donc cum grano salis.

 + Benoît Grison démontre également, avec d’autres arguments que les miens, que l’Homme Sauvage pyrénéen n’est pas du tout assimilable à l’ours, comme d’aucuns l’ont prétendu, même s’il semble y avoir confusion ( au sens étymologique du terme ) entre les deux êtres.
 A l’appui de cette hypothèse, je puis ajouter quelques éléments, tirés des chasses à l’ours des carnavals en Andorre : à Andorra la Velha, le costume de l’"ours" est fait non de peaux, mais de paille, ce qui rappelle le folklore de "l’homme de paille", que l’on exécutait comme substitut des sacrifices humains ; ainsi, il s’apparente au "bouc émissaire" d’origine biblique, "bouc" étant une traduction malencontreuse de l’hébreu seirim, littéralement "les Velus" ( HEUVELMANS & PORCHNEV 1974, RAYNAL 1989 ).
 A Encamp ( Andorre ), l’homme-ours, non content de lutiner les jeunes filles, porte suspendue à son cou une vessie de porc que les chasseurs ouvrent d’un coup de couteau, libérant son contenu de vin rouge ( BOSCH 1987 : 248-249 ) : voilà qui, de toute évidence, se réfère au vieux mythe de l’Homme Sauvage et Velu amateur de sexe et de bon vin.
 De toutes façons, la meilleure preuve de la dualité de ces deux "personnages" est fournie par le carnaval d’Ituren ( Navarre ), où se côtoient l’artza ( l’ours ) et le Basa-Jaun ( ZINTZO-GARMENDIA & TRUFFAUT 1988 ).

 + Grison affirme que nous ne possédons que quelques représentations ( dont il concède qu’elles sont "analysées avec finesse par Raynal ainsi qu’Heuvelmans" ), et des données ethnologiques. C’est oublier que la littérature médiévale espagnole a gardé la trace des hommes sauvages, aussi bien dans le théâtre ( MAZUR 1968 ) que dans le roman, notamment dans la novela sentimental, le roman courtois ( DEYERMOND 1964 ). Ainsi, dans le Libro de Buen Amor ( livre du bel amour ), écrit au quatorzième siècle par le poète castillan Juan Ruiz, archiprêtre de Hita, il est fait mention de serranas, de femmes sauvages vivant dans les montagnes comme leur nom l’indique ; elles sont velues, très robustes, généralement armées d’un bâton et d’une grande lubricité. bref, elles possèdent tous les attributs mythiques de l’homme sauvage - ou en l’occurrence de la femme sauvage ( GOMEZ-TABANERA 1990 ). Mais que dire de la serrana de la Sierra de Guadarrama, que Juan RUIZ ( 1970 ) décrit en ces termes :

1011  Dans l’Apocalypse de Saint-Jean l’Evangéliste,
On ne voit pas une telle figure, ni d’apparence si épouvantable ;
En grand nombre elle causerait grande lutte et grande conquête.
On ne sait de quel diable un tel fantôme peut être aimé.

 
1012  Elle avait la tête très grande, disproportionnée,
Des cheveux très noirs, comme une corneille luisante,
Des yeux enfoncés et vermeils, peu et mal distincts,
Sa trace de pas est plus grande que celle d’une ourse.

 
1013  Les oreilles aussi grandes que celles d’un âne d’un an,
Le cou noir, large, velu, petit,
Les narines très larges, de courlis ;
Elle boirait en quelques jours toute l’eau d’une mare.

 
1014  Une bouche de dogue et le visage très grand,
Les dents larges et longues, chevalines, mal arrangées ;
Les sourcils larges et plus noirs que des grives ; [...]

 
1015  Elle a un duvet de barbe de poils très noirs, [...]
 
1016  Mais en vérité, si j’ai bien vu jusqu’au genou,
Les os sont très grands, la jambe pas très petite [...]
Les chevilles plus grandes que celles d’une génisse d’un an.

 
1017  Plus large que ma main elle a le poignet,
Velu, avec de grands poils, mais pas très sec [ ? ]
La voix grosse et nasillarde,
Lente comme un bramement, sans grâce et sonnant creux.

 
1018  Son petit doigt est plus grand que mon pouce [...]
 
1019  Elle porte comme vêtement ses mamelles suspendues,
Qui lui arrivent à la ceinture [...]

 
1020  Des côtes très grandes dans son flanc noir,
Une compte pour trois [...]

 

 Si l’on veut bien se souvenir des contraintes de la versification ( quatrains monorimes en vers de 14 pieds ), on est forcé d’admettre que ce "portrait-robot" avant la lettre est d’un réalisme hallucinant. Il rappelle un autre chef-d’oeuvre de l’amour courtois : Yvain, le Chevalier au Lion ( vers 1170 ), du trouvère Chrétien de Troyes, où le chevalier Calogrenant rencontre dans la forêt de Brocéliande ( Bretagne ) une créature assez semblable ( CHRETIEN DE TROYES 1971 ) :

286  "Uns vileins, qui ressembloit Mor,
leiz et hideus a desmesure,
einsi tres leide criature
qu’an ne porroit dire de boche,
290  assis s’estoit sor une çoche,
une grant maçue en sa main.
Je m’approchai vers le vilain,
si vi qu’il ot grosse la teste
plus que roncins ne autre beste,
chevox mechiez et front pelé,
s’ot pres de deus espanz de lé,
oroilles mossues et granz
autiex com a uns olifanz,
les sorcix granz et le vis plat,
300  ialz de çuete, et nes de chat,
boche fendue come lous,
dabz de sengler aguz et rous,
barbe rosse, grenons tortiz,
et le manton aers au piz,
longue eschine torte et boçue ;
apoiez fu sor sa maçue,
vestuz de robe si estrange
qu’il n’i avoit ne lin ne lange,
einz ot a son col attachiez
310  deus cuirs de novel ecorchiez,
ou de deus tors ou de deux bués."

 "Un vilain qui ressemblait à un Maure, laid et hideux à démesure, si laide créature qu’on ne pourrait le dire en paroles, était assis sur une souche, une grande massue à la main.
Je m’approchais du vilain et je vis qu’il avait la tête plus grosse que celle d’un roncin ou de toute autre bête, des cheveux tombant en mêhces, et le front pelé, de près de deux empans de large, les oreilles velues et grandes comme celles d’un éléphant, les sourcils grands, la face plate, des yeux de chouette, un nez de chat, la bouche fendue comme un loup, des dents de sanglier, aigües et rousses, la barbe rousse, les moustaches tordues, et le menton collé à la poitrine, l’échine longue, tordue et bossue. Appuyé sur sa massue, il portait un vêtement si étrange qu’on n’y voyait ni lin ni laine, mais il avait, attachées à son cou, deux peaux fraîchements écorchées, de deux taureaux ou de deux boeufs."

 Reprenons les éléments de ces descriptions seriatim, et comparons-les avec les données rassemblées par les chercheurs de l’ex-URSS, ainsi qu’avec l’anatomie néanderthalienne telle qu’on peut la déduire des ossements :

 N.B. :

  • L = Libro de Buen Amor ;
  • Y = Yvain ;
  • k et a = témoins du Kabarda et d’Azerbaïdjan ( in KOFFMANN 1991 ) ;
  • KG = description du ksy-gyik par Khakhlov ( in HEUVELMANS & PORCHNEV 1974 : 53-55 ).

 

  • tête : "très grande" ( L ), "plus grosse que celle d’un roncin" ( Y ). Le volume du crâne des Néanderthaliens était de l’ordre de 1 500 cm3, voire 1 700, supérieur donc à la moyenne de l’homme moderne.

  • face : "visage très grand" ( L ) ; "face plate" ( Y ). Voir l’oncognathisme des Néanderthaliens

  • front : "pelé" ( Y ) ; derrière les arcades sourcilières, "une étroite bande de peau calleuse au-delà de laquelle les cheveux poussent" ( KG ).

  • yeux : "enfoncés et vermeils" ( L ), "de chouette" ( Y ) : "ses yeux miroitaient légèrement d’une lueur rougeâtre" ( 28k ). Il s’agit peut-être d’une adaptation à la vie nocturne, la couleur rouge n’étant due qu’à la réflexion de la lumière incidente par le tapetum. Les yeux de chouette décrivent de manière imagée les grands globes oculaires des Néanderthaliens, visiblement [ c’est bien le cas de le dire ] une adaptation à la vie nocturne [ que l’on songe aux yeux des tarsiers et lémuriens nocturnes, pour nous limiter aux primates ].

  • sourcils : "larges" ( L ) ; "grands" ( Y ) ; "extrêmement saillants" ( 52k ) ; il s’agit de toute évidence d’une description naïve des arcades sourcilières proéminentes, le fameux torus supra-orbitalis de l’Homme de Néanderthal.

  • nez : "narines très longues" ( L ) ; "un nez de chat" ( Y ) ; "nez très large, aplati, les narines baillent sur le devant comme des monnaies de 10 kopecks" ( 119k ) ; "le nez est écrasé et les narines sont grandes" ( KG ). Les travaux récents de l’anthropologue Eric Trinkaus confèrent en effet aux Néanderthaliens un nez aplati, avec des narines béantes s’ouvrant vers l’avant ; il semble jouer un rôle dans l’adaptation au froid comme dans l’olfaction.

  • oreilles : "aussi grandes que celles d’un âne d’un an" ( L ), "velues et grandes comme celles d’un éléphant" ( Y ) ; "les oreilles sont étirées vers le haut" ( 43a ), "plus grandes que chez l’homme" ( 126k ). Avec les limites de la versification, on peut y voir des oreilles grandes, et peut-être même pointues. Il est également possible qu’il s’agisse d’un calembour visuel : en prenant au pied de la lettre l’expression "avoir des oreilles d’éléphant", qui signifie simplement avoir l’ouïe fine, on s’imagine naïvement sous l’Antiquité qu’il existait des hommes aux oreilles démesurées, comme Ctésias en situait aux Indes. Poussant plus loin la confusion, ce dernier affirmait même que ces êtres s’enveloppaient leurs oreilles comme d’une couverture pour dormir - visualisation de l’expression "dormir sur ses deux oreilles" ! Les oreilles de l’almasty, grandes et poilues, et sa propension à dormir de jour, ne pouvaient que donner corps à une telle confusion.

  • bouche : "de dogue" ( L ) ; "fendue comme un loup" ( Y ) ; "largement fendue" ( 31k et 60k ) ; "la bouche des ksy-gyik est encore plus large", disent les Kazakhs en s’étirant les commissures des lèvres avec les doigts ( KG ).

  • dents : "larges et longues, chevalines, mal arrangées" ( L ) ; "de sanglier, aigües et rousses" ( Y ) ; si cette dernière description exagère la bestialité, la première fait penser au ksy-gyik, dont les incisives sont inclinées vers l’avant "comme chez un cheval" ( KG ), comme à l’almasty aux dents "comme chez l’homme, mais plus fortes, les quatre dents de devant très grandes" ( 119k ). On ne saurait mieux les comparer qu’aux dents, restées célèbres dans les annales du cinéma, de l’acteur Fernandel... et aux dents des Néanderthaliens, grandes et robustes.

  • cou : "noir, large, velu, petit" ( L ) ; "menton collé à la poitrine" ( Y ) ; "le cou est massif" ( KG ) ; "la tête est enfoncée directement dans les épaules" ( 142k ).

  • dos : "l’échine longue, tordue et bossue" ( Y ) ; "une allure voûtée" ( KG ) ; "voûtée, les épaules abandonnées vers l’avant" ( 48k ). Cette attitude voûtée, ramassée sur soi, bien que contestée par la plupart des anthropologues, est logique chez les Néanderthaliens : en dissimulant la surface corporelle offerte à la déperdition calorifique, c’est encore une adaptation au froid.

  • peau : le cou, comme le flanc, est "noir" ( L ) ; le Vilain est comparé à un Maure ( Y ), donc noir ; "la peau du visage est noire" ( 54k ) ; "la peau du visage est glabre et foncée" ( KG ). Il est possible que cette couleur est due à la crasse, puisque chez les hommes sauvages, capturés et dûment nettoyés [ celui de Kronstadt, le satyre de Barcelone, le spécimen congelé étudié par Heuvelmans, etc. ], la peau est claire.

 Juan Ruiz donne des détails supplémentaires et significatifs sur la serrana, entre autres les mamelles arrivant à la ceinture, s’accordant avec les témoignages sur des femelles almasty : "de longues mamelles à moitié vides lui pendaient bas sur le ventre" ( 48k ) ; "ses mamelles étaient très longues ; elles étaient toutes les deux rejetées par-dessus les épaules" ( 72k ). Voilà qui trahit une adaptation à la vie en montagne : il est en effet possible d’allaiter le bébé dans le dos, tout en escaladant les rochers.
 Quant aux côtes, grandes au point qu’ "une compte pour trois", elles rappellent les témoignages en Asie, et la poitrine bombée et carénée des Néanderthaliens.

 + Je profite de l’occasion pour apporter quelques précisions sur la prétendue osa ( "ourse" ) de San Salvador de Cornellana ( Asturies ), en l’honneur de laquelle le seigneur de Doriga fit élever une sculpture à son effigie ( ARIAS 1955, CANELLADA 1983 ), et dont j’ai raconté l’histoire dans un précédent article ( RAYNAL 1989 ) : son attitude de repos, en "prière du Musulman", a été signalée non seulement par le zoologue russe Khakhlov en 1914 chez le ksy-gyik de Dzoungarie, mais encore par le chercheur Damdine, disciple de l’académicien Rintchen, en 1960 chez l’almas de Mongolie ( BOURTSEV 1982 ) [ voir dessins ]. Cette position de sommeil, qu’adopte parfois le bébé Homo sapiens, était aussi celle de l’enfant ensauvagé Peter de Hanovre ( SINGH & ZINGG 1980 ) : de toute évidence, elle a pour effet de conserver la chaleur corporelle.
 Incidemment, l’étude des restes fossiles néanderthaliens révèle une déformation des os de la cheville, que l’on a interprétée comme due à l’habitude de s’accroupir autour d’un feu ( TRINKHAUS 1975 ). C’est bien possible, mais le repos en "prière du Musulman" donnerait peut-être le même résultat...

 + En tout cas, l’hypothèse de la survivance récente de Néanderthaliens dans les Pyrénées et en Espagne semble se répandre hors de nos frontières, si l’on en juge par un passage du récent ouvrage de Robert HUTCHINSON ( 1989 ) sur son expédition au Népal à la recherche du Yéti :
 "Les anthropologues fouillant la grotte d’El Juyo, dans les monts au sud-ouest de Santander ( Espagne ), ont trouvé une tête de pierre de 35 cm ( 14 pouces ) représentant une créature mi-homme mi-bête. La grotte d’El Juyo était fréquentée par une tribu de Cro-Magnon il y a 14 000 ans, et la sculpture pourrait être la représentation en pierre d’un yéti ou d’un homme sauvage.
 Mon sentiment est que des Néanderthaliens ou des Gigantopithèques reliques existeraient encore, et ont inspiré des sculptures comme la tête d’El Juyo ou des légendes telles que l’épopée de Gilgamesh.
"

 Cette sculpture est visiblement celle dont Hans BIEDERMANN ( 1984 ) a reproduit un dessin dans son ouvrage sur l’art préhistorique, et qu’il décrit ainsi :
 "Cette sculpture [ ... ] montre des rides ciselées autour d’un "oeil" que l’on devine et près de la "bouche". La ressemblance [ ... ] est encore accentuée par le travail qui a été fait en plus, en vue d’ébaucher un deuxième oeil, le nez, les dents et le début de la chevelure, ainsi qu’une espèce de moustache. Les lèvres et le menton sont ornés en outre de points noirs, ce que l’on pourrait interpréter comme une ’pousse de barbe."
 Si le développement de la face, la réduction du front, la largeur de la bouche, le nez aplati [ "de chat" ], les pommettes saillantes, voire les poils follets sur la face [ la prétendue ’pousse de barbe’ ], pourraient faire penser à l’almasty et ses congenères [ voir dessin ], il a été suggéré qu’il s’agirait plutôt d’une tête "duale", au côté gauche vaguement "humain", et au côté droit vaguement "felin". Il serait donc très audacieux d’y voir une face néanderthalienne...

+ Quoi qu’il en soit, une chose au moins est désormais indiscutable : des Néanderthaliens ont survécu très tardivement en Espagne, puisque l’anthropologue Jean-Jacques Hublin, du Musée de l’Homme, termine une étude sur les découvertes récentes faites dans la grotte espagnole de Boquete de Zafarraya ( province de Malaga ) : elle a révélé une industrie moustérienne, et surtout une mandibule néanderthalienne dans un gisement estimé à 28 000 ans seulement, soit 7 000 ans après la date généralement admise pour la disparition des Néanderthaliens ( GELLY 1992 ).

 

REMERCIEMENTS

 Je remercie vivement pour l’aide qu’ils m’ont apportée, Jean-Jacques Barloy, de Paris ; Pierre Duny-Pétré, de Saint-Jean-Pied-de-Port ; José-Manuel Gomez-Tabanera, de l’Université d’Oviedo ; Bernard Heuvelmans, Centre de Cryptozoologie, au Vésinet ; Marie- Jeanne Koffmann, de Moscou et Paris ; Salvador Lopez, de Narbonne ; Gerard van Leusden, d’Utrecht.

 

Voici comment le zoologiste russe Vitalie Khakhlov, en 1914 ( à droite ) et le chercheur mongol Damdin, en 1960, ont représenté, indépendamment l’un de l’autre, l’un un "ksy-ghyik" endormi, l’autre un "almasty".

 

TETE SCULPTEE D’EL JUYO

 

REFERENCES CITEES

  • Anonyme
     1973 La sauvagesse de Pétraoube en Aspe. La République des Pyrénées 11 ( 02 Octobre ).

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AUTEUR :
-Michel Raynal
-Institut Virtuel de Cryptozoologie
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