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BIPEDIA 19.7
PALEANTHROPIENNE CONTRE NEANTHROPIENNE
PAR RENÉ LAURENCEAU

Première publication : janvier 2001, mise en ligne : samedi 5 juillet 2003


 Nous parlons parfois de l’homme ancien qui nous a précédés, le paléanthropien, mais nous pourrions tout aussi bien parler de la femme ancienne qui nous a précédés, la paléanthropienne.

 Etait-elle Intellectuelle ? Difficile à dire, puisqu’elle n’a rien dessiné ni rien écrit. Nous savons d’elle, par ses ossements, qu’elle était très musclée. Ce devait être une excellente chasseresse. Et ce fut une bonne reproductrice, instinctive et sauvage. La mythologie romaine, s’appuyant sur sa performance à susciter le désir, la fit entrer dans le panthéon des dieux et des déesses sous le nom de Vénus.

 Et les romains nous disent qu’un jour Vénus fut détrônée par une femme nouvelle, intellectuelle, raffinée, civilisée certes, mais allergique aux plaisirs de l’amour, la néanthropienne, qu’ils appelaient malicieusement d’un nom grec : Psyché. Dans le langage galant de notre XVIIè siècle, on usait d’une jolie formule pour décrire cette mutation soudaine et bien étrange, lue dans la tradition de la mythologie romaine, notamment chez Apulée (métamorphoses, ou mutations, les 8 derniers chapitres du livre 4, les 31 du livre 5, et les 24 premiers du livre 6) : "on ne fit plus briller d’encens sur l’autel de Vénus". Les romains semblaient regretter la fin du règne de Vénus, que les grecs nommaient Aphrodite.

 Corneille, dans sa tragi-comédie Psyché ( 1671 ), nous parle de cette femme "savante", comme on disait à l’époque, éconduisant systématiquement tous ses amoureux. Règne odieux ! Vivement le retour de Vénus ! Très curieusement, Linné, mais un siècle plus tard, parle d’un homme savant, l’Homo sapiens, et donc d’une femme savante, détrônant l’homme des cavernes, l’Homo troglodytes, et donc la femme des cavernes, qui compte bien reprendre le pouvoir un jour ( credit se aliquando iterum fore imperantem ).

 Pourquoi Corneille s’intéresse-t-il à Psyché spécialement ? Le contexte est clair : face à la triple alliance de l’Angleterre, la Suède et la Hollande, Louis XIV dignement renonce à la guerre et commande à Molière, médiatiquement, pour le carnaval précisément de 1671, une pièce à la gloire de l’amour. Ne faisons plus la guerre mais l’amour. Molière pense à Psyché, l’ennemie célèbre de l’amour. Par une pièce de théâtre convaincre Psyché des beautés de l’amour est un défi qui tente Molière. Hélas, les délais donnés par le roi sont inhumains. Molière écrit le premier acte, mais, pressé par le temps, demande à Corneille d’expédier en quinze jours le reste de la pièce : 1 200 vers. C’est pourquoi Psyché se trouve dans les oeuvres complètes de Corneille plutôt que dans celles de Molière.

 Dès le début de la pièce, Vénus, qui nous fait rire, est furieuse. La déesse pleure sa défaite et clame à l’univers sa haine pour la mortelle : "Vénus n’est plus à la mode ! Il est d’autres attraits naissants où l’on va porter ses encens ! Psyché, Psyché la belle, aujourd’hui prend ma place ! Déjà tout l’univers s’empresse à l’adorer !". La mode est à l’intelligence, à l’élégance, à la culture ! Fi de cette vie bestiale qui ne mène qu’à faire des enfants ! Vénus, outrée, claquant la porte par dignité, se retire dans une grotte, comme Alceste dans le désert : "souffrez que ces demeures sombres prêtent leur solitude aux troubles de mon coeur". Dans les "demeures sombres", Vénus mène une vie nocturne. Linné précise que la femme des cavernes appartient à un groupe humain nocturne, Homo nocturnus, qui se distingue du nôtre, Homo diumus, par la présence d’une troisième paupière, ou membrane nictitante, qui protège de la lumière l’oeil réglé pour la pénombre. Vénus en larmes entre dans la grotte et chasse quiconque s’en approche : "me laissez parmi les ombres cacher ma honte et ma douleur". Il faut dire qu’à la lumière, l’oeil du nocturne baigne dans un épais liquide lacrymal qui lui sert de collyre.

 Qui n’a pas pitié de Vénus détrônée, chassée de son paradis terrestre ? Mais gare à celui qui lui donne des conseils. II s’entend dire : "laissez tous vos conseils pour une autre saison et ne parlez de ma colère que pour dire que j’ai raison". Si quelqu’un lui fait la morale : "j’aurais cru qu’une grande déesse devrait moins se mettre en courroux", la réponse ne manque pas de grandeur : "plus mon rang a d’éclat, plus l’affront est sanglant". Vénus de décliner, devant pareil affront, ses titres et de monter sur ses grands chevaux : "moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre, je vois ma victoire et mes droits disputés par une chétive mortelle !". L’humanité précédente était depuis longtemps déifiée, quand l’humanité nouvelle, "chétive", inquiétante, n’avait pas encore acquis ses titres d’immortalité.

 Dans sa fierté, pour ne pas dire son arrogance, Vénus demeure lucide. Elle voit les hommes : " je les vois s’applaudir de mon inquiétude, affecter à toute heure un ris malicieux et, d’un fixe regard, chercher avec étude ma confusion dans mes yeux". Non seulement ses yeux globuleux, dotés d’une troisième paupière, baignent, à la moindre lumière, dans l’abondant liquide lacrymal, mais encore la vision du chasseur troglodyte est latérale, nous dit Linné, pas frontale. En d’autres termes, Vénus est atteinte de strabisme divergent. Vénus devient amère, dans la compétition : " vante, vante, Vénus, les traits de ton visage ! Une simple mortelle a sur toi l’avantage !". Vénus n’ose pas regarder son volumineux bourrelet sus-orbital, son front fuyant, sa mâchoire énorme, son gros pli cutané qui descend de l’extérieur des narines à la commissure des lèvres, ses rides qui la font, même à vingt-cinq ans, surnommer grand-mère. Quand elle se regarde, Vénus perd tout espoir face à sa rivale : "ah, ce coup-là m’achève, il me perce le coeur. Je n’en puis plus souffrir les rigueurs sans égales".

 Hargneuse, Vénus passe à l’acte. II faut se venger de Psyché. Vénus a un fils, réputé comme ne respectant personne. Ils’amuse, avec un arc et des flèches, à rendre amoureux tel de telle et telle de tel, sans la moindre logique. Il pourrait bien rendre Psyché amoureuse ! Ce serait une belle victoire pour Vénus ! On sait que la tendresse amoureuse est un aphrodisiaque efficace. Le fils de Vénus est l’amour, ou Cupidon, que les grecs nomment Eros.

 Dans la génération précédente, l’amour n’existait pas. Chacun copulait avec chacune. Tout au plus, nous raconte Pline l’Ancien, la femelle du chef, dans un groupe troglodyte, en Ethiopie par exemple, était intouchable pour les autres. Montesquieu nous reparle des troglodytes anciens dans la onzième de ses lettres persanes. A ne pas confondre, nous dit-il, avec les troglodytes modernes ! L’amour, qu’est-ce que c’est ? Les troglodytes anciens, qui étaient des néandertaliens reliques, devant question pareille, auraient ouvert grand leurs grands yeux ronds étonnés. Mais maintenant tout est changé. La mutation s’est faite. Nous sortons de la nature naturelle pour entrer dans le monde surnaturel de la culture. Seul un amour ciblé, personnalisé, pour une personne ayant un nom, mieux encore : un prénom, garantit, dans notre vie "psychique", un minimum de culte à Vénus-Aphrodite. Vénus le sait, qui doit maintenant, depuis l’apparition de la femme de Cro Magnon, moderne, en passer par son fils pour obtenir le moindre ébat physique. La mythologie suit les conventions sociales de façon très stricte, parce qu’elle suit de très près l’évolution du code génétique.

 Surmontant tout amour-propre, Vénus vient voir son fils : "mon fils, si j’eus jamais sur toi quelque crédit, et si jamais je te fus chère, si tu portes un coeur à sentir le dépit qui trouble le coeur d’une mère qui si tendrement te chérit, emploie, emploie l’effort de ta puissance à soutenir mes intérêts". Bref, Vénus demande à son fils de percer d’une flèche le coeur de Psyché. C’est la moindre des choses. Mais Vénus en demande plus.

 Que Psyché connaisse "le supplice cruel d’aimer et n’être point aimée". Ce sera la vengeance de Vénus. L’amour flaire une affaire qui ne peut que lui créer des difficultés supplémentaires : "on m’impute partout mille fautes commises, et vous ne croiriez point le mal et les sottises que l’on dit de moi chaque jour". L’amour, dit-on, ne nous apporte que des ennuis. Mais la mère insiste : "va, ne résiste point aux souhaits de ta mère". Et l’amour va.

 L’amour a fait son travail. On annonce le mariage de Psyché. Pour la génération de Psyché, l’humanité néanthropienne, le mariage, c’est l’enterrement de première classe, la victoire de l’autre humanité, la paléanthropienne. Que Psyché soit "en pompe funèbre menée", "pour époux qu’elle attende un monstre dont on a la vue empoisonnée, un serpent qui répand son venin". Psyché parle d’un monument : "cet affreux changement qui, du haut d’une gloire extrême, me précipite au monument". Ce monument, c’est le tombeau. Psyché la vierge va connaître l’amour physique. Horrible ! A cause du mariage, le seul rite au service de Vénus !

 Les soeurs de Psyché, qui sont des filles délurées, se moquent de leur soeur puritaine, entre elles chuchotant : "ma soeur, que dites-vous de ce soudain malheur ? A ne vous point mentir, je sens que dans mon coeur je n’en suis pas trop affligée". Confirmation de l’autre : "moi, je sens quelque chose qui ressemble à la joie". Pourquoi ne pas se réjouir ? Le mariage n’est-il pas la grande fête sensuelle ?

 En attendant qu’Armande Béjart soit offerte en victime sur l’autel de l’amour, Lulli compose une complainte : "ah, mêlez vos larmes aux miennes !". Cela se chante en Italien, parce que la langue italienne est très belle : " deh ! plangete ai planto mio ", pour continuer : "quel martyre !", "ahi martire !". Lulli ne semble pas prendre au tragique la torture de la jeune fille effarouchée.

 Reconnaissons que la scène de l’amour passionnel commence mal pour Psyché. Son père, qui n’a pas lu Freud, s’interpose, amoureux fou furieux de sa fille, pour empêcher coûte que coûte le mariage de Psyché ! La nouvelle humanité, qui combat Vénus, commence par un inceste ! L’amour dans la nature avait quelque chose de plus cohérent. Par bonheur, Psyché comprend le caractère divin des lois de la nature, et refuse : "cessez d’honorer mon destin par des pleurs. Vous savez mieux que moi qu’aux volontés des dieux, seigneur, il faut régler les nôtres". La fille a honte de son père : "seigneur, je tremble des crimes que je vous fais commettre. Epargnez ma faiblesse".

 La suite n’est guère mieux. Deux princes généreux, Cléomène et Agénor, offrent leur vie pour sauver Psyché du mariage. Psyché les renvoie : "vivez, princes, vivez et de ma destinée ne songez plus à rompre la loi". On n’a nul besoin de gardes du corps devant un lit de noces : "je crois vous l’avoir dit, le ciel ne veut que moi". Renvoyés, les deux princes se jettent du haut d’un rocher. Qu’importe.

 Arrivée du mari dans la chambre nuptiale. Surprise : il est charmant. Lui-même se présente : "le voilà, ce serpent, ce monstre impitoyable et qui n’est pas, peut-être, à tel point effroyable que vous vous l’êtes figuré". Psyché n’en revient pas : "vous, seigneur, vous seriez ce monstre, vous qui semblez plutôt un dieu ! Qu’un monstre tel que vous inspire peu de crainte !". Psyché la vierge farouche sent couler dans ses veines la chaleur d’un érotisme, nouveau pour elle : "je sens couler dans mes veines glacées un je ne sais quel feu que je ne connais pas. Je ne sais ce que c’est, mais je sais qu’il me charme, et je dirais que je vous aime, seigneur, si je savais ce que c’est que d’aimer". Psyché, dans les bras de son mari, revoit son passé de fille puritaine : "n’aimer point, c’est donc un grand crime". Psyché demande une punition pour son crime passé. Le mari, de façon coquine, propose à Psyché de la punir "d’un manquement d’amour par un excès d’amour". Psyché surenchérit : "que n’ai-je été plus tôt punie ! J’y mets le bonheur de ma vie. Je devrais en rougir ou le dire plus bas, mais le supplice a trop d’appâts !".

 Quand tout paraît si beau, le drame se prépare. Arrivée des deux soeurs de fa mariée, Cidippe et Aglaure. Elles ont trouvé quelque chose de pas clair dans cette affaire : qui est ce mari ? Tout se passe comme si Vénus avait flairé quelque ruse de son fils. Cidippe et Aglaure semblent venir enquêter, mandatées par Vénus, qui trouve que la première moitié seule de sa demande est satisfaite. Psyché est amoureuse, certes, mais tout semble laisser penser qu’elle est aimée de retour. Vénus n’a jamais demandé le bonheur pour Psyché, bien au contraire. La déesse demandait la torture pour la mortelle présomptueuse voulant se passer de Vénus : la torture de l’amour sans retour. Les enquêteuses attaquent : "votre félicité, ma soeur, serait extrême, si vous saviez qui vous aimez".

 Psyché pose à son mari la question, de façon galante : "je vous adore et vous m’aimez. Mon coeur en est ravi, mes sens en sont charmés. Mais, parmi ce bonheur suprême, j’ai le malheur de ne savoir qui j’aime. Dissipez cet aveuglement, et faites-moi connaître un si parfait amant". Le couple se sépare. Un si partait amant ne pouvait être qu’un amant divin. L’amour d’un immortel pour une mortelle est interdit, parce que considéré comme impossible. L’amour divin remonte au ciel, tandis que Psyché se jette dans les bras d’un fleuve, qui la rejette : "ton trépas souillerait mes ondes, Psyché. Le ciel te le défend. Et peut-être qu’après des douleurs si profondes un autre sort t’attend".

 Sur ces entrefaites, surgit, comme une vision, Vénus qui, les yeux dans les yeux, fait à Psyché les reproches qu’elle voulait lui faire depuis longtemps : "j’ai vu mes temples désertés, j’ai vu tous les mortels, séduits par vos beautés, idolâtrer en vous la beauté souveraine". Psyché répond de façon modeste : "est-ce un crime pour moi d’avoir eu des appâts ? Je suis ce que le ciel m’a faite. Je n’ai que les beautés qu’il m’a voulu prêter . Soudain Vénus va droit au but. Parlant de son fils : "Psyché, vous deviez mieux connaître qui vous étiez, et quel était ce dieu". Tout devient clair : c’est la reine-mère faisant à la soubrette charmante le reproche d’avoir séduit le jeune roi. Psyché répond comme la fille résolue, partant pour le couvent : "pouvais-je n’aimer pas le dieu qui fait aimer ?". Vénus, blessée mortellement, lance à la figure de Psyché : "suivez-moi". Vénus entraîne Psyché dans les enfers et la condamne à des travaux d’amour que la pudeur empêche de décrire.

 Du fond de son abîme, Psyché ne cesse d’aimer son amant divin : "ce cher, cet adorable amant ! La souffrance la plus mortelle dont m’accable à toute heure un renaissant trépas, est celle de ne le voir pas". Par le truchement de l’intimité mystique, Psyché se console : "je n’en veux plus douter, il partage ma peine. Il voit ce que je souffre, et souffre comme moi. Tout ce que j’endure le gêne. C’est lui qui me soutient, c’est lui qui me ranime au milieu des périls où l’on me fait courir. Il prend soin de me rendre une nouvelle vie, chaque fois qu’il me faut mourir". Mais Psyché dans ses travaux d’amour se sent devenir de plus en plus laide : "ce que j’ai souffert m’a trop défigurée. L’oeil abattu, triste, désespérée, languissante et décolorée, de quoi puis-je me prévaloir ?". A ce moment, Psyché se rappelle qu’elle était chargée par Proserpine de porter à Vénus une boîte de parfums capables de "réparer la beauté". Psyché l’ouvre. La boîte était un piège : "quelques vapeurs m’offusquent le cerveau". Psyché tombe évanouie. Apulée, racontant l’épisode fatal de la boîte ouverte, dit que Psyché n’est plus qu’un cadavre endormi ( nihil aliud quam dormiens cadaver ).

 D’Armande Béjart ( Psyché ) Baron ( l’amour ), qui n’ a que dix-huit ans, s’approche et lui dit à l’oreille : "j’ai vu tous vos travaux, j’ai suivi vos malheurs. Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs". Mais soudain l’amour s’inquiète : "je vous redis tout haut que je vous aime, et vous ne dites point, Psyché, que vous m’aimez ! Est-ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés ?". L’amour se met à hurler à la mort : "ô mort, devais- tu prendre un dard si criminel ?". L’amour de rappeler à la mort combien sont morts du chagrin d’amour : "combien de fois, ingrate déité, ai-je grossi ton noir empire par les mépris et par la cruauté d’une orgueilleuse ou farouche beauté !". Combien sont morts aussi du plaisir d’amour : "combien même, sil faut le dire, t’ai-je immolé de fidèles amants, à force de ravissements !".

 L’amour menace la mort de susciter non plus des amours mortelles, mais des immortelles, saintes : "je ne percerai plus de coeurs qu’avec des dards trempés aux divines liqueurs qui nourrissent du ciel les immortelles flammes, et n’en lancerals plus que pour faire autant d’amants, autant de dleux". Et l’amour s’en prend à sa mère : " et vous, impitoyable mère, je vous accablerai de honteuses surprises". Les jeunes et les vieux," les Adonis et les Anchises", "n’auront que haine pour vous".

 Au chevet de Psyché, Vénus et l’amour, distincts mals parents, sont maintenant réunis. Vénus à son fils : "un enfant qui fait le révolté !". L’amour divin redresse la tête, comme le jeune Louls XIV face à la régente : "je ne suis plus enfant". Depuis l’ère néanthropienne qui a vu naitre l’amour, Vénus a perdu son pouvoir. L’amour, à sa mère : "vous avez un coeur et des appâts qui relèvent de ma puissance". Reconnaissant sa défaite, Vénus répète machinalement sa tirade : "mes autels désolés, mes temples violés, mes honneurs ravalés, en a-t-on vu punie Psyché ?". L’amour se contente de répondre : "ce doit vous être un spectacle assez doux, de voir Psyché mourante". Vénus, gênée, commence à baisser la tête : "je l’abandonne à son destin". L’amour insiste : "ne lui ferez-vous aucune grâce ?". Ici se situe le grand moment de l’histoire de l’humanité, qui connaît deux humanités successives. La première enfin reconnaît la seconde et lui donne le droit de vivre : " votre Psyché reverra la lumière".

 On en appelle à Jupiter pour les formalités du mariage de l’amour et de Psyché, puisqu’un immortel ne peut pas, matériellement, vivre avec une mortelle. Jupiter déclare l’humanité nouvelle immortelle. L’amour menaçait de rompre son arc et de briser ses flèches, "j’éteindrai jusqu’à mon flambeau", disait-il. Les nuits ne seraient plus visitées par l’amour !
"Je laisserai languir la nature au tombeau". Devant pareille menace, Jupiter fait bien de déclarer la nouvelle vague néanthropienne immortelle. Vénus elle-même sacre solennellement la seconde humanité, pour toujours : "Psyché, reprenez la lumière, pour ne la reperdre jamais".

 Psyché survit. Nous en sommes témoins, puisque nous sommes Psyché, représentants de la seconde humanité, l’intellectuelle et la deux fois savante selon la nomenclature officielle, Homo sapiens sapiens, frère, - et non pas descendant -, de l’Homo sapiens neanderthaiensis. Psyché survit, mais Vénus ? Si nous n’avions pas peur de faire une mauvaise plaisanterie, nous dirions que l’humanité nouvelle, réputée fragile, mortelle, et présomptueuse, survit, conquiert chaque jour davantage la planète, tandis que l’ancienne humanité, déclarée immortelle, parce que vigoureuse, est morte. L’épilogue de la pièce de Corneille est cynique : c’est la défaite de Vénus et le triomphe de Psyché. Mais c’est aussi le triomphe de l’amour, fils de Vénus décédée.

 La dernière fois que nous avons vu Vénus, c’est au XVIIé siècle à lava. Le médecin hollandais Jacques de Bondt, qui était accompagné d’un groupe de chasseurs, la rencontra dans les bois. C’était une femme nue et velue, de peau blanche plus blanche que notre peau rose d’européens. Cette femme, enceinte, était restée en arrière d’un groupe d’hommes et de femmes, également nus, velus et blancs, s’enfuyant. C’était un groupe nocturne, chassé du gîte où il passait la journée. Les yeux de la femme, confrontés à la lumière, pleuraient abondamment. D’une main la femme se protégeait les yeux, de l’autre se protégeait le sexe. De Bondt la relâcha, mais il eut le temps d’observer ses dents, quand elle ouvrit la bouche pour hurler. Ses canines ne dépassaient pas des autres dents. C’était une denture humaine. Linné fit de cette femme la femme des cavernes dans la 10è édition du système de la nature, 1758.

 Trente ans plus tard, la femme des cavernes fut supprimée par l’ignorant Gmelin, qui fit la malheureuse 13è édition du même système de la nature, quand Linné, mort depuis dix ans, ne pouvait plus protester. Quand le singe roux mawass arriva de Bornéo, on s’empressa de l’appeler orang-outang, qui était le nom de la femme des bois de Java. Vénus, pour adopter le langage de la mythologie romaine, était désormais rayée de nos manuels d’histoire naturelle, cependant que Psyché, notre groupe humain, continuait seul son chemin sur la terre.

 Il faut dire que la vie posthume de la femme nocturne et muette, instinctive et sauvage, déesse de l’amour voluptueux, ne cesse de hanter nos nuits, sous la forme de notre inconscient. C’est en ce sens que la femme des cavernes avait raison de dire, en latin, chez Linné, qu’elle reprendrait un jour son pouvoir sur la terre. Elle aurait pu préciser : "sous une autre forme". Encore une métamorphose.

 Mais il est vrai que nous ne pouvons survivre que si notre inconscient nous le permet si la femme défunte permet à la femme vivante de vivre. En cas de catastrophe, guerre ou déséquilibre "psychique" grave, c’est Vénus qui peut venir au secours de Psyché, de nos jours encore, et nous redonner vie. Notre salut, c’est-à-dire notre survie, vient de Vénus morte, ressuscitée d’une certaine manière. Comme Corneille, nous pouvons nous mettre à genoux devant Vénus pour lui dire : "c’est donc vous, ô grande déesse, qui redonnez la vie", ce que fit Psyché, quand elle sortit de son évanouissement, scène 6 de l’acte 5.

 

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